Le courage des premières fois
Il faut du courage pour une première fois.
Peu importe laquelle. Un premier rapport sexuel, une première relation, une première journée de travail, une première soirée à jeun dans un bar.
Une première fois de n’importe quoi en toute sobriété, c’est courageux. Parce que c’est toujours une première fois où on choisit de ne plus se cacher.
On pense souvent que la première fois parle d’un événement précis, d’un moment charnière qu’on va réussir ou rater. Avec le recul, je comprends qu'une première fois, ça parle surtout de vérité, de la capacité de se montrer telle que l’on est, sans filtre, sans anesthésiant, sans masque.
Dieu sait que j’en ai des premières fois, mais j’ai cru qu’elles étaient derrière moi. La vérité, j’en ai vécu plusieurs sans jamais être complètement là. J’étais présente physiquement, mais absente intérieurement. Déconnectée. Toute ma vie, j’ai appris à m’engourdir un peu pour être capable d’être proche de quelqu’un. À anesthésier la peur de ne pas être assez, de trop ressentir, de trop m’attacher ou d’avoir mal.
Avant d’avoir des enfants, j’ai rencontré celui qui allait devenir leur père. Il m’a connue dans une période où je me cherchais beaucoup, où la fête, les excès et la débauche faisaient partie de mon quotidien. J’étais souvent très amochée de la veille, ou en état d’ébriété, pas toujours alignée avec moi-même, encore moins avec mes choix. Pourtant, malgré l’état dans lequel j’étais à l’époque, la vie m’a épargné d’une chose : je n’ai jamais vécu de première fois avec lui dans cet état-là.
Même dans le chaos, il y a parfois une forme de protection divine.
Puis la vie a continué. Nos chemins se sont séparés. J’ai traversé des années de transformation, de chute, de rechute et de reconstruction. En 2017, je l’ai revu. Entre-temps, j’avais arrêté de consommer. J’étais en cheminement vers la sobriété depuis 1 an. Beaucoup plus présente. Consciente.
Et cette première fois-là, avec lui, dans cet état-là, m’a profondément marquée.
Ce n’était pas une première fois au sens classique. Nous avions déjà une histoire. Mais c’était une première fois vraie. Une première fois sans fuite. Une première fois où je ne me cachais plus derrière l’alcool, derrière l’excitation artificielle, derrière l’illusion du contrôle et du mensonge. Cette fois-là, j’ai compris ce qu’était le courage. Pas le courage de séduire. Pas le courage de performer.
Le courage d’être là, pleinement. Dans mon corps. Dans mes émotions. Avec mes peurs intactes.
La sobriété éloigne les raccourcis. Elle diminue les faux-semblants. Elle oblige à habiter chaque sensation, chaque doute, chaque peur, chaque silence. Cette première fois à jeun m’a montré que la vraie intimité commence quand on accepte de ne plus se sauver, quand on fait face à l’inconfort de notre propre relation à nous-mêmes.
Pendant longtemps, j’ai cru que le courage, c’était de foncer sans réfléchir, de ne pas avoir peur.
Aujourd’hui, je sais que le courage, c’est de rester quand tout en nous voudrait s’évader.
De dire oui quand c’est la bonne affaire à faire, mais aussi de dire non quand ça résonne pas en-dedans. De respecter son rythme. D’écouter son corps. Et d’aligner sa tête avec son cœur ou son cœur avec sa tête.
La sobriété n’est pas l’idée d’une privation ou de l’absence. C’est une présence radicale. Elle nous met face à nous-mêmes, sans artifice. Elle révèle ce qui était déjà là, mais qu’on n’osait pas regarder. Elle demande un courage immense, parce qu’elle ne permet plus de se mentir d’aucune façon.
Cette première fois-là ne m’a pas transformée du jour au lendemain. Elle ne m’a pas enlevé toutes mes peurs. Loin de là. J’ai marché effrayée par la suite et, parfois, encore aujourd’hui, ça m’arrive d’avoir peur.
Mais elle m’a appris quelque chose de fondamental :
Je pouvais être vulnérable sans me faire juger.
Je pouvais aimer sans m’abandonner. Je pouvais me montrer dans toutes mes facettes sans me trahir.
La première fois, quelle qu’elle soit, n’est jamais anodine.
Elle marque un passage. Celui du choix. Le moment où on apprend à choisir de rester présent.e à sa propre vie. Celui de ne plus se cacher pour être aimé.e. Celui de comprendre que le lien le plus important qu’on peut créer au cours de notre existence, c’est le lien sacré qui nous unit à notre vérité, à nous-mêmes.