Mes premiers pas de course : le début d’une histoire en mouvement
Je n’ai jamais été « la sportive » de la famille.
Nous étions six enfants et j’étais la petite dernière. Chez nous, le mouvement faisait partie du quotidien : un frère et quatre sœurs actifs, engagés, sportifs naturellement. Sauf moi. L’artiste de la famille. J’étais davantage spectatrice. Celle qui regardait de loin, en se disant que jamais je réussirais à faire ce qu'ils font.
Mais il y avait elle.
Émilie, ma grande sœur.
Nous avions plusieurs années de différence, ce qui faisait que nous partagions peu de moments ensemble. Pourtant, un rituel s’est doucement installé. Quand elle partait courir, elle me proposait de l’accompagner… à vélo. J’enfilais mon casque, elle ses espadrilles, et on partait. Elle courait, je pédalais. On parlait peu, parfois pas du tout. Mais on était ensemble. Et sans le savoir, elle semait quelque chose en moi.
Elle m’inspirait.
Elle m’a toujours inspirée.
Plus tard, à l’université, j’ai fait mes premiers pas en course à pied. Rien de structuré. Aucun plan. Aucune performance en tête. J’étais stressée par les études, fatiguée mentalement, et surtout… pas en forme du tout. Courir est devenu un moyen simple de sortir de chez moi, de respirer, d’écouter de la musique, de me challenger juste assez pour sentir que j’existais autrement qu’assise dans une classe ou à étudier.
Je courais quand j’en avais envie.
Je m’arrêtais quand ça brûlait trop.
Je recommençais quand ça me manquait.
Après mes études en criminologie, j’ai quitté Québec pour m’installer à Trois-Rivières, où je travaillais comme intervenante en toxicomanie. La course a tranquillement pris le bord. La vie allait vite. Les responsabilités aussi.
Puis en 2018, je suis devenue maman.
Ce moment qui, pour plusieurs, est présenté comme le plus beau de la vie, a été pour moi une période extrêmement sombre. J’ai traversé une dépression post-partum. Mon congé de maternité se résumait à allaiter presque 24 heures sur 24, à tenter de comprendre pourquoi mon bébé pleurait autant, pourquoi rien ne semblait l’apaiser.
Elle était très sensible.
Moi, j’étais épuisée.
Brûlée. Anxieuse. Déconnectée.
Je ne dormais pas.
Je n’avais aucun exutoire.
Je n’étais plus dans mon corps.
Un jour, une autre de mes sœurs, Laurie, qui vit à Calgary, est venue nous rendre visite. Elle m’a vue. Vraiment vu. Psychologiquement à bout, physiquement éteinte. J’étais déjà peu en forme avant ma grossesse, même si j’étais mince. Le stress faisait son œuvre.
Un matin, sans me laisser trop réfléchir, elle m’a obligée , littéralement , à enfiler des espadrilles et à aller courir avec elle.
Je ne voulais pas. Mais elle m’a pas laissé le choix. C’est ça, une sœur.
Ça faisait des années que je n’avais pas couru. Après deux arrêts, j’avais les poumons en feu. Les jambes lourdes. Tout me criait d’arrêter. Mais quand nous sommes revenues… quelque chose s’est passé.
Pour la première fois depuis longtemps, je suis revenue dans mon corps. C’était suffisant pour rallumer une petite lumière.
À partir de ce moment précis, j’ai pris la décision de mettre l'entraînement au cœur de ma vie, de changer complètement mes habitudes. La musculation est devenue un rituel quotidien, non sans peine, mais cette prise de décision a changé le cours de mon histoire de vie. La course a été le déclencheur, la musculation mon catalyseur. À partir de ce moment-là, j’ai décidé de recommencer à courir. De temps en temps. Sans pression. Juste pour bouger, pour respirer.
Mais le vrai déclic est arrivé en octobre 2020. En plein cœur de la pandémie. J’étais à quatre mois postpartum de mon deuxième enfant et partenaire BODi. Un programme nommé 30 Day Breakaway est sorti sur la plateforme. Je me suis lancée… et j’ai trippé.
La piqûre. La vraie.
Ce programme a ravivé quelque chose de profond en moi. Il m’a donné envie de m’améliorer, de comprendre la course, de me dépasser. Mais comme beaucoup de premières fois, je suis allée trop vite.
Je courais surtout au printemps, un peu l’été (pas trop, la chaleur n’est pas mon amie), et à l’automne. Je ne suivais pas vraiment le plan. Je voulais toujours faire mieux que la fois d’avant. Plus vite. Plus loin. Plus fort.
Mon ego menait la danse.
Résultat : blessures.
Genou. Cheville. Arrêts forcés.
Chaque hiver, j’arrêtais. Chaque printemps, je recommençais à zéro.
Au printemps 2023, j’ai pris une décision qui me faisait autant peur qu’elle m’excitait : courir un demi-marathon. Pour la première fois. En octobre 2023, j’ai franchi la ligne d’arrivée du demi-marathon de Québec.
Je l’ai fait.
Depuis, j’ai couru deux fois le Demi-Marathon des couleurs, celui d’Ottawa, et celui d’Une fille qui court. Chaque course a été une nouvelle première fois. Une nouvelle victoire. Une nouvelle leçon.
Cette année, je poursuis un grand rêve : courir mon premier marathon.
Et pour la première fois… je cours l’hiver.
Je ne suis pas blessée.
Je fais confiance à un coach.
J’ai appris à mettre mon ego de côté. À suivre le plan. À ralentir pour mieux accélérer. À écouter mon corps plutôt que de le forcer.
La course m’a appris la patience.
La constance.
La bienveillance envers moi-même.
Quand je regarde mon parcours, je réalise que tout a été une succession de premières fois :
Première sortie essoufflée
Première course post-partum
Premier plan d’entraînement
Première ligne d’arrivée
Premier hiver à courir
Première fois sans blessure
La course n’a jamais été qu’une question de kilomètres. Elle a été, et demeure, un chemin de retour vers moi. Ce que j’aime profondément, c’est ce paradoxe qu’elle m’offre sans cesse : elle me fait sentir forte, et en même temps éternellement débutante.
Forte, parce qu’elle m’a montré de quoi mon corps est capable. Puisqu'elle m’a appris que je pouvais tenir, respirer dans l’inconfort, avancer même quand tout en moi me dit d’arrêter. Forte parce que j’ai appris à me faire confiance, à respecter mes limites, à honorer mes capacités plutôt que de les comparer à celles des autres. Forte aussi parce que chaque entraînement complété est une promesse tenue envers moi-même.
Mais débutante, toujours.
Peu importe le nombre de kilomètres parcourus, peu importe les médailles ou les lignes d’arrivée, la course me remet constamment dans une posture d’humilité. Chaque sortie est différente. Mon corps n’est jamais exactement le même. Une journée, je me sens invincible. Le lendemain, chaque pas demande un effort conscient. Et c’est précisément ce qui me plaît.
La course ne se maîtrise jamais complètement.
Elle demande une présence. Une écoute. Une capacité à accepter que rien n’est acquis. Elle m’apprend à arriver sans attentes trop rigides, à accueillir ce que la journée me donne. Elle me rappelle que progresser ne veut pas toujours dire aller plus vite ou plus loin, mais d’apprendre perpétuellement sur soi.