J’ai réalisé mon rêve d’enfance… ouin, pis ?
Quand j’avais cinq ou six ans, j’étais fasciné par un t-shirt de mon père.
Un vieux chandail des années 70, orange brûlé et vert délavé, avec des palmiers, une grosse vague, une van en arrière-plan et, en grosses lettres, le mot Maui.
Dans ma tête de kid, cette île-là est devenue mythique à ce moment-là.
Les rêves d’enfants naissent rarement d’une réflexion. Ils arrivent plus par accident. Une image, une odeur, un détail anodin qui s’imprime quelque part et refuse ensuite de quitter. Une fois que c’est là, ça reste.
J’avais collé des posters de surfers dans ma chambre, des images de volcans, des photos du village de Paia. À l’école primaire, dès que je pouvais choisir un sujet libre, je parlais de Maui. Mes exposés oraux finissaient toujours par tourner autour de ça. On me disait souvent : « Toi pis ton Maui ».
À force d’en parler, le rêve s’est transformé. Il s’est précisé.
Ce n’était plus simplement y aller un jour, c’était rouler en décapotable sur la côte ouest de-l’île en écoutant les Beach Boys. Cette partie-là venait de ma mère. Don’t Worry Baby jouait souvent l’été au chalet. Une chanson douce, un peu mélancolique, qui donnait l’impression que tout allait finir par se placer.
“Don’t worry Baby, everything will be alright”
Dans mon imaginaire, le t-shirt de mon père et la musique de ma mère ont contribué à créer le mythe ultime, celui qui allait servir d’objectif à atteindre. Facile à nommer, facile à comprendre pour les autres.
Avec le recul, j’avoue que ce rêve-là était à moitié authentique et à moitié fabriqué. Comme tous les rêves d’enfants.
Il y avait du vrai, mais aussi de l’emprunt et de l’imaginaire nourri par ce qui passait autour de moi.
Les années ont passé. Maui est resté quelque part en arrière-plan. Une image de référence, un symbole tranquille, un « un jour » sans échéancier. Entre-temps, j’ai voyagé en masse. Indonésie, Thaïlande, Nouvelle-Zélande, France, Slovénie, Pays-Bas. Des endroits magnifiques, des moments mémorables… mais toujours pas mon Maui de ti-cul.
Puis l’occasion s’est finalement présentée. Ma blonde, artiste tatoueuse, a été invitée à une convention à Maui. De mon côté, je pouvais aussi travailler à distance.
On n’y allait pas pour décrocher de la vie, mais à l’intérieur même de la vie qu’on avait construite. La cerise sur le sundae!
Je vais donc sauter les détails techniques pour arriver au moment qui t’intéresse (à moins que tu sois passionné des modalités de location chez Air B N B pis Thrifty Location de voiture… écris-moi en privé, ça va me faire plaisir) :
Je pars la Mustang, décapotable rouge. Je branche mon téléphone. Don’t Worry Baby part à la radio. Objectivement, tout est aligné : le soleil, la route, l’air chaud, la chanson exacte que j’avais dans la tête quand j’étais enfant. Je suis littéralement en train de vivre mon rêve d’enfance.
Sauf queeeeeeee j’ai mal à un orteil que je me suis pété le matin même sur le bord du lit. Une douleur niaiseuse, persistante, impossible à ignorer. Et comme si ce n’était pas suffisant, mon cerveau n’est clairement pas en vacances. Il repense à une vente que j’ai manquée la veille, à ce que j’aurais pu dire autrement, à ce que j’aurais dû faire de mieux.
À ce moment-là, quelque chose me tombe dessus : Une espèce de malaise sourd. Comme quand tu te rends compte que t’es pas en train de vivre ce que tu avais pourtant répété mille fois dans ta tête. Je suis là, à Maui, dans une décapotable, avec la chanson exacte de mon rêve d’enfant qui joue à la radio… et je ne tripe pas comme je pensais.
Pire que ça : j’ai l’impression d’être en train de rater le moment pendant qu’il se déroule.
Pis ça me fait capoter !
Parce que c’est maintenant que ça devrait se passer.
Parce que si ça ne se passe pas là, quand est-ce que ça va se passer ?
J’avais imaginé un moment magique… j’ai juste vécu “un moment”. Beau, mais pas magique. Profondément, simplement et cruellement… humain.
C’est là que ça m’a frappé. Le rêve que je venais de réaliser n’avait jamais été conçu pour le Marc-André que j’étais devenu. Il avait été inventé par un ti-gars de huit ans. Sans responsabilités, sans ventes à closer, sans décisions à ruminer, sans bruit mental en continu. Son Maui à lui, c’était un refuge. Un endroit simple, doux, rassurant. Un décor où rien n’était urgent. Où personne n’attendait rien de lui.
Moi, j’arrivais là avec un cerveau d’adulte, avec mes réflexes, mes attentes, mon besoin que le moment compte et qu’il fasse quelque chose. Le décalage n’était pas seulement entre le rêve et la réalité. Il était aussi entre celui qui l’avait inventé et celui qui l’a vécu.
L’enfant en moi voulait être transformé. L’adulte que je suis n’en avait plus besoin.
J’ai rien perdu ce jour-là, au contraire. J’ai juste constaté que j’avais grandi, pis que je pouvais passer à autre chose.
Les rêves servent de moteur. Il faut continuer d’en avoir, de les nourrir.
Mais devenir adulte, c’est aussi faire le deuil de l’idée qu’ils viennent avec un moment suspendu. Sans confettis qui tombent du ciel. Sans musique dramatique.
Rêver en adulte, c’est accepter que leur réalisation, c'est tout simplement…
Le privilège tranquille d’être encore là pour pouvoir les vivre.