Tout vendre pour être libre !
Je marche vers la salle de lavage du camping, mon panier de linge sale sous le bras et une poignée de 25 cents dans un petit sac de plastique.
J’ai les cheveux post-brushing de quatre jours. Je porte les mêmes vêtements depuis 72 heures. Mes gougounes m’envoient du sable sur les mollets. Et j’ai un sourire figé sur mon p’tit visage.
Ceci est maintenant ma vie.
Depuis une semaine, Fred et moi nous répétons, chacun notre tour : « Peux-tu croire qu’on a vendu la maison ? »
À première vue, rien d’excitant, tu me diras. Des milliers de gens vendent leur maison chaque semaine. Mais nous, on ne rachète rien. On aura un tout petit pied-à-terre chez un de nos garçons, pour la forme. Mais aucun meuble. Aucun carton.
Ma vie épurée tient désormais dans 290 pieds carrés.
J’ai donné tout ce que l’argent m’a permis d’acheter. Et à l’intérieur de moi, c’est l’inverse : mon essence est en ébullition. Des feux d’artifice éclairent mon âme. Une joie, une légèreté circulent dans chacune des cellules de mon corps. Je parle pour moi… mais mon amoureux pourrait dire exactement la même chose.
J’ai l’impression que, pour la première fois de ma vie, je touche à l’essence de qui je suis.
C’est enivrant. Toute ma vie, j’ai essayé de devenir quelqu’un. Aujourd’hui, je deviens personne.
Je n’ai aucune case sociale à cocher. Je n’ai plus de maison. Je m’offre une année sabbatique.
Et mon rêve professionnel, c’est de travailler dans un camping l’été prochain. Laver les salles de bain communes. Être préposée à l’accueil.
Tu peux penser que je suis tombée sur la tête. Je comprends. Moi aussi, parfois.
Parce que c’est à l’opposé de la vie ambitieuse que j’ai connue :
La télé.
Les grandes scènes.
Une entreprise prospère.
Un best-seller.
Des marathons.
Un Ironman.
J’ai vécu la pédale au plancher. J’ai couru après la meilleure version de moi-même. J’ai «think big », « scalé », « voir grand ». Pis là… ça ne me tente plus.
Depuis deux ans, Fred et moi regardons des YouTubeurs qui ont tout vendu. Des jeunes d’âge et des jeunes de cœur, comme nous. Bien calée dans le fond d’un divan trop confortable, je dévorais ces images d’une autre vie. Et je me répétais en boucle : « Mon doux que ça doit être merveilleux… grandiose. »
À un moment donné, je me suis tannée d’en rêver.
Je ne pouvais pas croire que je passerais ma vie sur ce gros divan, emmitouflée dans des couvertes, alors que mon âme me criait que c’était possible pour moi. Pour nous. En octobre dernier, on a annoncé notre projet aux enfants. C’est un projet familial. Pendant que Fred et moi prenons la route à temps plein, nos enfants sont appelés à voler de leurs propres ailes.
Ma grande amie Justine a appelé ça : la grande envolée.
Elle a bien raison.
Et puis il y a eu mon père.
« Tu fais bien, criss. »
Trois mots.
Simples.
Lâchés comme ça par mon père.
Mon vieux père de 81 ans.
Des mots que je n’attendais pas. Des mots qui m’ont traversée comme une décharge. Parce que ce n’est pas n’importe qui qui me disait ça. C’était lui.
Lui qui, en 2010, quand je lui ai annoncé que je quittais mon poste prestigieux à la télé, m’avait répondu : « Ben voyons donc. Tu peux pas faire ça. C’est pas grave si t’es pas si heureuse que ça. »
Pour lui, l’important, c’était la sécurité. L’emploi stable. Le chèque de paie.
Cette illusion de tranquillité… qui, finalement, n’existait pas.
Parce que même ce département des sports qui lui semblait si solide s’est effondré quelques années plus tard.
Alors quand, à 52 ans, je lui ai dit : « Papa, je veux tout vendre. Je veux partir sur la route », je ne m’attendais pas à un feu vert.
Je m’attendais à devoir me justifier. À défendre mes choix. À expliquer.
Mais au lieu de ça, il m’a offert une vérité brute :
« Va pas croire que j’en aurais pas profité davantage si j’avais su que ta mère mourrait à 75 ans. »
Silence.
Parce qu’il n’y a rien à répondre à ça. Parce que ce n’était pas un argument. C’était un aveu.
Et moi, j’ai reçu ça comme une bénédiction. Comme s’il me disait : Vas-y ma fille. Arrête d’attendre les étapes officielles d’une vie. T’as rien à prouver.
Penser à la mort est un moteur puissant pour nous. Fred et moi, on en parle souvent. On sait qu’on est mortels.
Et même si j’aime entendre la sagesse de mon père, nous n’attendons l’approbation de personne. Mais nous restons attentifs aux signes. Et aujourd’hui, il y en a eu un.
On est allés marcher avec les chiens. On était bien. On venait de prendre des photos de nous deux, parce qu’on aime garder des traces de ce qu’on vit. Dans une boutique, une dame d’environ 70 ans nous a arrêtés parce qu’elle adorait nos poilus. Elle traînait même des biscuits à chien dans ses poches.
À un moment donné, elle nous dit :
« Je vais vous montrer mon puppy. »
Elle nous montre son téléphone. C’était son mari. Fred plaisante :
« Oh… il est beau votre puppy! »
Elle le regarde, les yeux humides :
« C’est mon mari. Il est décédé il y a quelques mois. »
Le temps s’est arrêté.
On a senti, d’un coup, toute la fragilité de la vie. Fred s’est éloigné, incapable de parler. Elle nous a confié qu’elle appelait parfois ses voisines pour garder leurs chiens, juste pour sentir une présence la nuit.
On n’a pas posé de questions. On a simplement honoré sa peine. On l’a prise dans nos bras. Tendrement et chaleureusement comme si on voulait prendre une partie de sa douleur.
En sortant, on est restés silencieux longtemps.
Puis on s’est arrêtés. On s’est regardés.On s’est serrés encore plus fort. Encore plus conscients de notre choix.
Nous avons choisi la liberté.
L’aventure à deux. La simplicité d’une vie qui tient dans peu d’espace, mais qui ouvre sur tout un continent.
Est-ce que c’est fou? Peut-être. Est-ce qu’on est bien? Absolument.
La vraie folie, ce serait de vivre la vie de quelqu’un d’autre pour rassurer les autres.
On a tout vendu. On vit dans un VR. Et on n’a jamais été aussi heureux. Aussi vivants. Aussi nous.
Et comme dit mon père en parlant de ma mère :
« Maudit que j’ai eu du fun avec elle. »
C’est exactement ce que nous voulons que nos enfants sachent. De notre vivant.
Maudit qu’on a du fun ensemble. Et ça ne fait que commencer.